C’est dans l’air du temps, tout s’évalue par la note : les restaurants, les hôtels, les dentistes, les footballeurs… Alors forcément, la musique (et la culture en général) ne fait pas exception à la règle : aux Inrocks, on a choisi la notation sur 5. Chez Télérama, la maximale est de 4 alors que Magic décline ses notes sur un panel de 6 étoiles. Les anglo-saxons ont une préférence pour les notes sur 10 à l’image de NME et Pitchfork. Ce dernier allant encore plus loin en notant au dixième près, soit un panel de 100 notes différentes !

Personnellement, je me demande bien comment ces journalistes réussissent à choisir une note entre 1 et 100 pour un album. Quelle est donc le barème ? On met 10 points pour l’originalité, 20 points pour les arrangements et 30 pour les mélodies? On donne un bonus de 5 points pour la régularité et l’assiduité dans la production? Et pourquoi pas un malus si la langue n’est pas correcte ? Autre question : comment fait-on si un album comporte deux titres somptueux et 8 autres très moyens ? On lui met un 15/20 ?

On me rétorquera qu’écrire une critique d’album reste dans le même registre subjectif que lui donner une note. Pas tout à fait. Lorsqu’on rédige une chronique, on fait part d’un ressenti, sur le moment. Il ne s’agit pas de dire « bien » ou « pas bien », mais plutôt est-ce que j’ai aimé ou pas, comment, pourquoi. C’est l’avis d’un auditeur, d’un fan, d’un journaliste. Avec la note, le rapport est différent. Ce n’est plus un avis mais un jugement. Le journaliste se place en maitre d’école et distribue les bons (et mauvais) points. La note s’affiche bien en évidence à côté de la pochette de l’album, comme un sceau qui ne partira jamais. Il y a aussi un souci concernant la manière d’appréhender le ressenti avec des notes : comment note-t-on un album qu’on trouve vraiment fort artistiquement mais qui ne nous plaît pas du tout ?

Qui n’a jamais redécouvert un disque au bout de plusieurs mois (années), changeant complètement d’avis juste parce qu’on ne l’aborde pas de la même manière ? Alors que la critique écrite laisse une ouverture à ces retournements sensitifs, la note, elle, fige un jugement pour toujours. Il est d’ailleurs étrange de voir que les médias ne s’avisent jamais de noter les concerts alors qu’ils ne se gênent pas pour les albums. A croire que l’aspect physique de l’objet renforce la notion de produit, et donc de bien matériel forcément notable, au même titre qu’un yaourt ou une lessive.

On pourrait penser que ces jugements n’engagent que leurs auteurs. Sauf que ces notes, toujours affichées en évidence à côté du titre et de l’image d’illustration, influencent forcément les mélomanes avides de nouveautés. Car dans cette jungle de nouvelles sorties, il est quasiment impossible de tout écouter. Il faut donc faire des choix. Hors, la plupart du temps, l’un des premiers critères pour commencer à lire une chronique (et donc avant même d’écouter quoi que ce soit), c’est la note « finale ». Parmi les chroniques de la semaine se fait souvent un premier écrémage pour lire uniquement les chroniques  des albums les mieux notés.

Le phénomène devient encore plus pervers avec les nouvelles pratiques d’écoute musicale. Spotify propose ainsi depuis plusieurs mois des applications des principaux médias américains et anglais. On peut ainsi aller sur l’appli NME ou Pitchwork et avoir accès à un mur d’albums, écoutables en un clic. Sauf que là encore, avant même la chronique, c’est la note qui est mise en avant, juste à côté de la pochette. Avec toute la bonne volonté du monde, il paraît difficile de ne pas être influencé par ces notes lorsqu’il faut faire un choix dans les découvertes à écouter.

Pour toutes ces raisons, j’appelle de tout mon cœur à l’abolition pure et simple des notes dans la musique.